GEORGES

Georges*  a 20 ans, un sourire contagieux et une coupe de footballeur. Jusque-là, rien de différent de millions de Georges de 20 ans dans le monde. Mais ce Georges-là. Il est né et a  grandit à Raqqa, la capitale de l’État islamique, depuis juin 2013*. Comme sa famille vivait à Raqqa depuis toujours et qu’ils ne voulaient pas perdre tout ce qu’ils avaient, ils sont restés à Raqqa. Encore un an et demi. Puis ils sont finalement partis.

Raqqa, c’était une très jolie ville fluviale – fondée par Alexandre le Grand – sur l’Euphrate.

Georges, sur le même ton, nous raconte qu’il a vu, dans Raqqa, un marché où l’on vend des femmes yézidies. Attachées aux pieds et aux jambes. Un de ses voisins, un nouveau dans le quartier, un type de Daech, en a acheté une. Ils sont allés la choisir, avec sa femme. Après, il la voyait: elle pendait tous les jours, le linge sur le balcon.

Georges nous explique qu’à Raqqa. Il n’était pas dans une école arménienne mais dans une école du gouvernement. Là, ils étaient tous mélangés. « Personne ne disait: toi l’arménien ou le chiite. On s’en foutait. »

Georges nous dit que quand ils sont arrivés, les hommes de Daech ont réuni tous les chrétiens, ils leur ont dit: « Soit, vous partez, soit vous vous convertissez, soit vous payer le Djizîa <l’impôt des chrétiens> ». Mon père n’avait pas le choix, il a choisi de payer le Djizîa. Ils ont détruits les mosquées chiites en premier. Et ils les ont tués ou ils se sont enfuis. Les chrétiens, ils ne les ont pas tués, sauf bien-sûrs, ceux qui faisaient partie de l’armée gouvernementale, ceux-là, ils les ont décapités ou pire <comment cela peut-être pire que décapiter. Je n’ai pas posé la question>

Georges, il adore Raqqa. Il rêve d’y retourner. D’y vivre à nouveau. Quand Daech sera parti.

Georges insiste: ce ne sont pas les gens de Raqqa qui sont ‘les Daech’. Ce sont les étrangers, qui sont venus et qui ont imposé ça. Les gens de Raqqa, ils ne voulaient pas. Moi, petite bruxelloise, j’avais toujours cru que le terrorisme, chez nous, venait de Raqqa. Que tout était la faute de Raqqa. Et j’avais là, devant moi, un gosse de Raqqa qui me disait que les fous de Raqqa, venaient en fait de chez moi.

A la fin, je demande à Georges, « et tes parents sont où? » Il me répond: « Mon père et ma mère sont à Raqqa. Ils sont allés payer leur Djizîa. Ils rentreront demain ».

Raqqa, avant cela évoquait pour moi seulement les décapitations, les esclaves yézidies et les femmes battues parce que leur Burqa complète laisse apparaitre des chaussettes pas totalement noires. Maintenant quand j’entends ‘Raqqa, je pense à Alexandre le Grand, au sourire de Georges et j’ai peur pour sa mère qui y est peut-être pour payer, comme chaque mois, son Djizîa.

Photos et interview: Marie. Kamichli. déc 2015.

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* Georges, ce n’est pas son vrai nom, hein! Parce que quand on l’a eu au téléphone mi-février, il était encore à Racca. Et ce n’est pas forcément top pour lui qu’il balance sur l’État islamique.

* Entre 2011 et 2013, dans le contexte de la guerre civile syrienne, la ville connait pas mal d’attaque d’affrontement entre le gouvernement syrien <dirigées par Bachar El Assad> et les rebelles de Jabhat al-Nosra <revendiqués d’Al Quaïda>. En mars 2013, Raqqa est la première grande ville qui tombe aux mains des rebelles d’Al Nostra. En juin de la même année, la ville passe sous contrôle des islamistes de Daech qui en font leur capitale.

Pourquoi souligner la différence entre Al Nosra et Daech? Parce qu’ils ne sont plus du tout alignés. Bien qu’issu aussi d’Al Qaîda, Daech livre une guerre fratricide à Al Nosra. Peut-être parce que bien que tous les deux issus de l’idéologie salafiste. Al-Qaida prône le Djihad global afin d’instaurer le califat et Daech veut le califat avant d’exporter le djihad global. Ou peut-être parce que ce sont des fous. Des fous de Dieu, des fous de pouvoir, des fous tout courts et qu’ils se battent avec tout le monde parce que ce sont des fous.

* Le Djizîa est l’impôt « par tête » que devaient payer les hommes pubères non-musulmans. En échange de cet impôt, les non-musulmans étaient en droit d’exiger la protection du souverain musulman contre les agressions extérieures, étaient exemptés de service militaire et de l’obligation musulmane de verser l’impôt islamique.

Il trouverait son fondement dans la sourate 9,29 du Coran : « Combattez ceux qui ne croient point en Dieu ni au jour dernier, qui ne regardent point comme défendu ce que Dieu et son apôtre ont défendu, et à ceux d’entre les hommes des Écritures qui ne professent pas la vraie religion. Faites-leur la guerre jusqu’à ce qu’ils payent le tribut de leurs propres mains et qu’ils se soient soumis. »
 

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